Julien Paré-Sorel : La BD tatouée sur le Coeur [Entrevue]

Michaël Monnier 11 juillet 2012 5
Julien Paré-Sorel : La BD tatouée sur le Coeur [Entrevue]

Auteur BD, dessinateur, scénariste, illustrateur, enseignant, éditeur, reporter BD, caricaturiste, président du collectif Front Froid et initiateur du collectif Montréal-Lyon :  du haut de ses 26 ans, Julien Paré-Sorel est un membre hyperactif et engagé de la BD Québécoise.

La tête dans les projets, le coeur dans la BD, il explore le monde et l’univers de la BD. Fonceur et dynamique, Julien est l’un des moteurs de la communauté BD au Québec.

Curieuse, la rédaction de Geekorner a poussé la porte du Studio Lounak à Montréal pour rencontrer M. Paré-Sorel dans son nouvel atelier qu’il partage avec de nombreux artistes dans une atmosphère studieuse et créatrice.

A travers cette entrevue marathon, Geekorner vous propose de découvrir le parcours intéressant de Julien Paré-Sorel : sa formation, ses réalisations, ses influences, ses rêves, ses objectifs et son leadership dans les projets et collectifs tant au Québec qu’en France.

Ce dossier intéressera autant le grand public que les adolescents souhaitant s’orienter vers le métier d’auteur BD, illustrateur, scénariste et dessinateur, au Québec et dans le monde entier.

Entrevue de Julien Paré-Sorel

Geekorner (GK) – Comment êtes-vous arrivé à la BD ?

Julien Paré-Sorel (JPS) – J’ai la BD tatouée sur le coeur. J’ai toujours baigné dans la BD. J’ai toujours dessiné, beaucoup lu de BD et regardé des dessins animés.

J’aime les récits d’aventures dans la BD, au cinéma et les jeux vidéo. Je trouve intéressant de voir évoluer les personnages tant physiquement que psychologiquement.

Durant l’enfance, je lisais Spirou et le petit Spirou pour le côté coquin. Toutefois, vers sept ans, je me suis rapidement tourné vers la section adulte de la bibliothèque. Je n’étais pas fan des super héros ni des manga. J’ai découvert ça bien plus tard. Au final, comme j’aime explorer, j’ai lu de tout.

J’ai surtout été marqué par Baptiste le Clochard d’André-Philippe Côté, un bédéiste québécois. Ça raconte l’histoire d’un personnage qui était dans une poubelle avec son chien. C’est une belle critique sociale bien punchée.

GK – Quelle est votre formation ?

JPS – Je me suis naturellement tourné vers le DEC en Arts Plastiques du Collège Montmorency de Laval. Ensuite, comme beaucoup de bédéistes québécois, j’ai entrepris un BAC en Bandes dessinées à l’Université du Québec en Outaouais, UQO, dans la ville de Gatineau.

GK – Qu’est-ce qui vous a plu à l’UQO ?

JPS – Tu apprends tout ce qu’il faut pour devenir autonome en tant qu’auteur de BD, scénariste et illustrateur. C’est une super expérience. J’ai adoré ça.

À l’UQO, on a aussi l’opportunité de créer et de participer à différents collectifs. Moi, j’ai créé les Bandistes avec Antoine Joie, Jipi McCloud, Monsieur le Poulpe et Nicoco B. C’était un collectif d’humour pour adultes. On déconnait librement. Cela nous a permis de beaucoup expérimenter tant au niveau graphique que narratif de 2006 à 2009.

De ce collectif est né le fanzine Le Monstruaire, ma première expérience d’autopublication. J’ai appris la distribution, à gérer un groupe, un budget, l’impression et la distribution. C’était aussi une première confrontation au lectorat. Ça marchait bien. Le numéro 4 avait été finaliste au prix Bédélys dans la catégorie Fanzine.

En plus, dans le cadre du BAC en BD, on a la chance d’aller dès la première année au Festival de BD francophone de Québec. On avait présenté notre Fanzine Le Monstruaire. J’ai trouvé ça très stimulant de rencontrer les lecteurs et d’autres auteurs. Je suis tombé en amour avec le milieu de la BD.

GK – Quelle est votre première BD en solo ?

JPS – Ma première BD solo, c’est Quadrichrovie, mon projet de synthèse de fin de BAC. C’est un trip de BD onirique, symbolique et muet. J’avais envie d’explorer des thèmes intenses.

Ça raconte l’histoire de différents personnages sur une ile volcanique. Ça se passe avant et pendant l’éruption. L’objectif c’est de voir comment ces différents personnages vivent cette réalité.

Les quatre chapitres sont simultanés. Ils commencent au même moment. Les personnages se croisent. Les histoires s’entrechoquent. J’ai tout scénarisé durant 6 mois. J’avais fait une ligne du temps incroyable pour être sûr que tout fonctionne. J’ai eu beaucoup de plaisir.

J’avais beaucoup économisé pour en faire une distribution assez large. J’en ai imprimé 200. J’en ai placé dans plusieurs librairies et je me suis promené dans plusieurs salons avec cette histoire. J’ai commencé à me faire connaitre avec elle.

GK – Qu’est ce que vous avez fait avec votre BAC en poche ?

JPS – Je suis directement retourné à Montréal en 2009, dans le quartier où j’ai grandi. Je me suis lancé en tant que travailleur autonome. J’avais envie de vivre de mon art. Pour moi, auteur de BD, dessinateur, illustrateur, c’est un vrai métier. Je voulais en vivre le plus tôt possible.

Aussi, j’ai commencé à m’impliquer dans le milieu de la BD le plus possible. Je suis allé aux lancements. J’ai participé à de nombreux concours et projets. J’y ai fait de belles rencontres et des amis.

J’avais aussi envie de voyages, de découvrir le monde. J’ai organisé un voyage de trois semaines au Japon avec d’autres étudiants de l’UQO et Sylvain Lemay, professeur de BD. On est allé rencontrer d’autres artistes. On a fait des échanges avec des universités qui enseignent le Manga. On en a profité pour visiter des musées et galeries à Tokyo comme à Kyoto. J’ai eu la piqure.

J’ai ensuite enchainé les voyages avec des amis : Pérou, France, Angleterre, Mexique, Belgique, Pays-Bas. J’ai aussi eu la chance d’aller en Haïti, juste après le séisme de 2010. J’étais avec l’organisation humanitaire « Sois un héros ». C’était intense.

GK – Est-ce que vous avez fait des BD durant ces voyages ?

JPS – En Haïti, j’ai pris beaucoup de notes et fait de nombreux croquis. Je veux partager ça. Mon objectif est de faire une BD reportage sur les expériences incroyables que j’ai vécues sur place. C’est mon côté journaliste.

Ce n’est pas moralisateur. Je veux juste refléter la réalité, dire ce qu’il s’est passé là-bas. Je ne peux pas oublier. En revenant, j’étais tellement révolté du contraste. C’est pourquoi je suis content d’avoir pris le temps du recul. Mon but c’est de bien diriger mes émotions pour faire une meilleure BD, moins brute. Ça va être hors du commun.

Je me donne un an pour en terminer l’écriture. Je vais tout faire pour que ça sorte malgré les pressions économiques de mon statut de travailleur autonome. Il faut que ça sorte. S’il le faut, j’irai chercher une bourse ou j’irai en résidence d’artiste. Mais, ça intéresse déjà plusieurs éditeurs, donc c’est bien parti.

En Haïti, j’ai aussi fait des BD de sensibilisation à la cause pour l’ONG. Ils voulaient avoir un auteur de BD sur place.

J’ai fait aussi un reportage photo de mes voyages. L’idée c’était de raconter en images mes impressions sur le vif et de faire une petite critique sociale. Il a été publié dans le magazine québécois Baron et dans le Cyclope numéro 4 aux éditions Trip.

GK – Comment est-ce que vous préparez l’écriture du BD reportage sur Haïti ?

JPS – Pour le moment, j’en suis à la phase préparatoire sur Haïti. J’ai fait un carnet de voyage sur le Mexique. C’était un sujet un peu plus léger qu’Haïti pour me lancer.

Je lis aussi beaucoup. J’ai gobé tour ce qui est de Joe Sacco et de Guy Delisle. Je m’inspire beaucoup de BD Reportages comme Kaboul Disco de Nicolas Wild. J’aime beaucoup l’aspect réaliste du Reportage BD.

GK – Racontez-moi votre parcours dans le collectif Front Froid ?

JPS – Je me suis embarqué dans Front Froid à la fin 2009. C’est un organisme à but non lucratif dont l’objectif est de soutenir et de promouvoir les jeunes auteurs de la BD québécoise. Front Froid a été fondé par Gautier Langevin et Olivier Carpentier, deux amoureux de la BD de genre.

Moi, j’ai participé au concours pour être publié dans le recueil collectif annuel. Finalement, je n’ai pas eu assez de votes des membres du collectif pour faire partie des 5 projets retenus. Toutefois, j’ai été contacté par Gautier, alors président de l’organisme, pour faire la couverture du numéro 3 de Front Froid. J’ai sauté sur l’occasion. Et d’autre part, j’ai tout de même réussi à publier ma BD Paratiisia dans le recueil le Scribe 10 aux éditions du Studio Premières Lignes.

Ce qui est bien avec Front Froid, c’est que l’on va dans un maximum d’évènements lorsque l’on publie dans le collectif. En plus, en tant que membre, on participe aux assemblées générales, on a des informations exclusives et on rentre en contact avec le milieu.

Pour le numéro 4, j’ai persévéré. Avec Olivier Jobin, scénariste, on a soumis un nouveau projet qui a été retenu. C’était un récit fantastique grand public dans la veine d’Alice au pays des merveilles. Ça raconte l’histoire de deux orphelins qui vivent pleins d’aventures dans une réalité fantastique.

Pour le numéro 5 de 2012, on a remis ça. Cette fois-là, on a coscénarisé. J’avais envie d’un truc plus sombre, plus sérieux. On parle du phénomène des enfants soldats. Ça raconte sous forme de métaphore fantastique l’histoire d’enfants kidnappés pour devenir des bêtes de guerre.

Aujourd’hui, je suis Président de Front Froid. J’ai été élu en juin 2012, lors de notre assemblée générale annuelle. Je ne soumettrai pas de projet pour le numéro 6. Le but du Front c’est justement d’être un tremplin pour la relève. Moi, je considère que j’en ai profité. Ça m’a amené à un niveau plus professionnel.

GK – Que représentent pour vous les collectifs BD ?

JPS – J’ai fait mes armes dans les collectifs. De collectifs en fanzines, ça m’a permis de bâtir une expérience, un réseau et de me faire connaître. Professionnellement, ça fait trois ans que je suis dans le milieu de la BD et la prochaine étape c’est l’album solo. Toutefois, je participerai toujours à des collectifs, d’une manière ou d’une autre.

GK – Comment s’est organisé le collectif BD Montréal-Lyon ?

En 2011, une délégation du Festival de BD de Lyon est venue à Montréal. Je les ai rencontrés pour parler du Front Froid et de Carte Blanche, la collection dont je m’occupe en tant qu’éditeur aux éditions Premières Lignes.

Ils m’ont invité ainsi que plusieurs bédéistes québécois au Festival BD de Lyon 2011. C’était mon premier festival outre-mer. J’avais l’impression de faire partie d’un groupe Rock en tournée en Europe, c’était génial.

Sur place, nous avons créé un petit collectif québéco-français. On a fait Faux-Amis. Les Français ont dessiné des expressions québécoises et les Québécois des expressions françaises, dont nous ignorions le sens. Après ça on a gardé de bons contacts.

Tout était là pour créer des projets. Moi, je voulais vraiment alimenter ce pont culturel. Puis, j’ai eu l’idée du Blog BD du Collectif Montréal Lyon qui ferait le pont entre les festivals de BD de Montréal et de Lyon. L’objectif était de réunir des auteurs pour qu’ils puissent raconter en BD les endroits qui les passionnent dans leurs villes respectives. Finalement, on est 24, 12 de Montréal et 12 de Lyon.

Du 1er au 24 juin 2012, du début du Festival de BD de Montréal à la fin de celui de Lyon, on a publié chaque jour deux planches, en alternant Montréal et Lyon. Les retours sont bons. Les auteurs comme les lecteurs ont vraiment tripé.

Par la suite, mon objectif serait de faire un album collectif, mais pas seulement. Il va y avoir d’autres projets. Moi, j’aimerais bien amener le projet à la grandeur de la province. Faire un pont entre les auteurs du Québec et de la France. On verra bien jusqu’où ça nous mènera.

GK – Quelles sont vos autres activités autour de la BD ?

JPS – Je suis très impliqué dans le monde de la BD. Je veux explorer le plus de domaines possible, mais aussi partager ma passion.

C’est pourquoi j’enseigne aussi. Depuis mes 18 ans, j’anime des ateliers BD dans les camps de jours, les bibliothèques, les écoles et les maisons de jeunes. Le fait de vulgariser ton processus, ça te permet de mieux le comprendre. Puis j’aime rencontrer du monde.

Aussi, depuis deux ans, je donne des cours au Collège Ahuntsic à Montréal. C’est des cours de trois heures sur 15 semaines. C’est autant des ateliers pratiques que théoriques. Je fais aussi beaucoup de suggestions de lectures. À la fin du semestre, on publie sur le blog les BD des étudiants.

Au Québec, il y a un grand travail d’éducation et de démystification à faire par rapport à la BD. Il y a encore beaucoup de gens qui pensent que la BD se limite aux classiques franco-belges. Beaucoup trop d’adultes ont arrêté d’en lire après l’enfance. C’est pourquoi j’arrive souvent avec ma pile de BD et je parle de mes lectures. Ensuite, ça leur donne toujours le goût de les lire.

GK – Comment êtes-vous impliqué dans la BD et l’illustration jeunesse ?

En mars 2012, j’ai publié ma première planche dans Les Débrouillards, un magazine de science pour les jeunes de 9 à 14 ans. C’est l’histoire courte d’Étienne et Charlot, deux petits personnages que j’ai inventés au Cégep. Ils ont été publiés pour la première fois dans le Fanzine, Le Monstruaire à l’UQO. J’adore travailler avec ces personnages. Les jeunes ont tripés, les réactions ont été super positives. Je prépare déjà d’autres histoires.

En 2012, j’ai fait aussi l’illustration de mon premier roman jeunesse, Pépé Camisole et le Printemps hâtif de Pierre Desrochers aux éditions Soulières. C’est une belle expérience. Je veux faire d’autres illustrations de roman. Tu prends le récit, tu l’analyses et après c’est toi qui décides quelles illustrations tu veux faire pour agrémenter la lecture. J’espère pouvoir participer aux trois saisons suivantes de Pépé Camisole.

GK – Quels sont vos projets à long terme, vos rêves ?

JPS – Ça dépendra. Je suis comme un cultivateur qui explore et plante différentes graines. J’aime la diversité. Je verrai en fonction de ce qui pousse bien. En même temps, je n’ai pas envie qu’on m’enferme ou de m’enfermer dans une case, un carcan.

Je suis un touche à tout. Ces dix dernières années, j’ai adoré mener à bon port plein de projets en même temps. La scénarisation, le dessin, l’illustration, la caricature, l’édition, l’enseignement, le reportage, les collectifs. Je fais tant de la BD pour les enfants, les adultes que pour le grand public. J’explore tous les genres. J’y trouve mon compte.

Si je devais me spécialiser, ce serait dans la BD reportage. Je pourrai voyager, raconter et montrer les histoires du monde actuel. L’aspect réaliste, c’est bien plus impliquant. Ça a des répercussions sociales. Toutefois, pour la morale, je laisse ça aux lecteurs.

Mon rêve, ça serait qu’on me demande d’aller couvrir des évènements un peu partout dans le monde. De devenir un genre de journaliste BD.

GK – Quels blogs BD voudrais-tu partager avec les lecteurs de Geekorner ?

JPS – Tout d’abord un incontournable, L’Ostie d’Chat des auteures québécoises Zviane et Iris Boudreau. Ensuite dans le genre humoristique, les Boumeries de la bédéiste québécoise Samantha Leriche-Gionet alias Boum. Pour le côté prolifique, Bouletcorp de Gilles Roussel alias Boulet, un bédéiste français bien connu sur la toile. Parmi mes préférés, il y a aussi Burquette de Francis Desharnais. Enfin, pour son côté inventif : Comme ci, Comme ça, le blog BD de Guy Delisle, un reporter BD.

GK – Quels albums BD voudrais-tu partager avec les lecteurs de Geekorner ?

JPS – L’album sublime de Simon Labelle, le Suicide de la Déesse. L’album mystique de Shaun Tan, Là où vont nos pères. Le classique Hellboy : Seed of Destruction de Mike Mignola et John Byrne. Et enfin la série de comics The Walking Dead de Robert Kirkman.

Adresses de Julien Paré-Sorel :

Pour suivre la suite des aventures de Julien Paré-Sorel, rendez-vous sur :

5 Commentaires »

  1. Stéphane Paré 11 juillet 2012 at 16:19 - Reply

    Bravo Julien ! continues ton bon travail.

    Un admirateur silencieux..

  2. JPFortier 16 juillet 2012 at 21:24 - Reply

    Bravo Julien, tu es une m’achine! Lâches pas la pétate.

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